De la route romaine à la route romane, en passant par les Mérovingiens et la légende de saint Imer…

L’histoire du Domaine Ernest Burn, et en particulier du Clos Saint-Imer, est étroitement liée à celle de Gueberschwihr, village viticole avant l’an Mil déjà, selon l’historien du vignoble Médard Barth. Bien en-deçà, l’ancienneté de la présence humaine sur le ban de Gueberschwihr est attestée par des pointes de flèches en silex taillé du Paléolithique moyen, trouvées en 1887 sur le coteau de notre vignoble.
Plus près de nous, le suffixe « -wihr/weier » de Gueberschwihr, provenant du bas-latin « villa/villaris », indique un peuplement à l’époque romaine (associé à Gebhardis : villa de Geberhard)(1) selon la découverte, toujours au 19e siècle, de pièces de monnaies de l’antiquité et de traces d’une voie romaine au bas du village, tandis que des tombes mérovingiennes mises au jour dans l’ancien cimetière fortifié, suggèrent l’existence d’une église primitive sur l’emplacement d’une source sacrée(2), et contemporaine du couvent de St-Sigismond(3), fondé en 676 par Dagobert II d’Austrasie. Son premier abbé fut saint Imer (Imer, Imerius, Himère, …), célèbre pour avoir délivré les habitants d’une île d’un griffon qui les terrorisait, au retour d’un pèlerinage en Terre sainte (selon les chroniques(4), une griffe arrière de l’animal fabuleux sera même volée en 1375 au couvent, avec son reliquaire en argent, par les hordes anglaises d’Enguerrand de Coucy qui pillèrent aussi le village de Gueberschwihr).
C’est sous la protection de saint Imer qu’est placée l’église romane –dont subsiste le beau clocher–, de Gueberschwihr, construite vers 1130/40, sans doute à l’initiative du chevalier Burckhard de Gueberschwihr (l’une des familles nobles du village où pas moins de cinq châteaux étaient dénombrés au Moyen Âge).

Le Clos Saint-Imer, vignoble historique d’Alsace

L’important fonds dotal de l’église Saint-Imer et de la paroisse (sous l’autorité temporelle de l’évêque de Strasbourg, et spirituelle de l’évêque de Bâle), comprenait les vignes appelées «  Sant Imershalden » (coteau ou pente de Saint-Imer). D’entrée de jeu, les archives évoquent ces terres comme un vignoble de référence (parchemin de 1345) qui fit même l’objet d’une dîme particulière – et indiquent avec précision sa délimitation : des levées de pierres calcaires (ou « Steinrudeln ») de 80 m de long, 3 m de large et 2 m de haut, datant du défrichement originel et retenant la chaleur du soleil les bordaient comme à présent, ainsi que des chemins aux noms inchangés sur le cadastre (tel « Haulweg »), puisque sa dénomination sera abrégée au fil des siècles en « Halde » puis « Haul » ou « Haulenberg » (coteau pentu). L’histoire mouvementée de l’Alsace morcela ce vignoble, mais chaque parcelle en sera minutieusement inventoriée (1689, 1715, 1808...) et les vins produits valaient 3 à 4 marks-or de plus par muid (Ohm) selon les gourmets (Weinsticher) chargés d’en fixer le prix et de les mettre en vente. D’ailleurs, en 1728, la ville de Lucerne plaçait les crus de Gueberschwihr « parmi les meilleurs en qualité, en bouquet et en vigueur », tout comme la ville de Francfort (1 bis) au siècle suivant.

L’âge d’or de Gueberschwihr

Dans le village, parfois surnommé « l’aristocrate du vignoble alsacien » en raison de son clocher roman de toute beauté et de ses fières demeures Renaissance en grès des Vosges, le n°8 de la rue Basse, daté de 1565 et de 1623, occupe une place privilégiée, avec son oriel et l’enseigne « Au Dauphin » (objet d’un dessin de Hansi à l’encre de Chine et dont l’original est exposé au Musée d’Unterlinden de Colmar) qui luit au soleil, sans oublier sa haute cave avec ses foudres en chêne surmontés d’une colonne monolithe avec un chapiteau de feuilles d’acanthes, et l’escalier en grès jaune qui vire dans sa tour. Elle a été la première résidence de la famille Brunck(5) sous la Révolution, comme en témoignent l’emblème martelé au-dessus du portail Renaissance dans la cour, et une plaque de cuivre aux lys de France découverte sous le crépi surmontant le porche.                                                                                                                                 
Quant à l’ancienneté de la famille Burn à Gueberschwihr, elle se situerait vers 1620 ; en tout cas, sa longue tradition viticole est attestée à la fin de la Guerre de Trente ans  qui laissa le village exsangue et vit arriver un nouvel apport de population de Suisse en particulier ; l’urbaire de la paroisse de 1689, indique que Henri Burn cultivait la parcelle la plus importante de vignes données en bail par l’évêque de Strasbourg, tandis qu’en 1848, Joseph Burn figure sur la liste des « citoyens-électeurs » en tant que « vigneron »... Au début du 20e siècle, la famille possède un peu moins de 2ha de vignes (contre 10 aujourd’hui) et autant de champs et de forêts, vivant en autarcie de la polyculture, comme la plupart des habitants du village. Avec l’attaque du phylloxéra, la raréfaction de la main d’œuvre au lendemain de la Grande Guerre et l’introduction de la mécanisation dans la viticulture, les plantations en coteau sont abandonnées, au bénéfice de vignes plus faciles à cultiver et dans une logique de rendements accrus.Mais les anciens déploraient l’abandon de ces terres synonymes de tout temps de qualité, avec leurs levées de pierres retenant la chaleur du soleil pour la rediffuser la nuit, contribuant au microclimat dû au substrat de calcaire oolithique à fossiles, à l’exposition Sud/Est, et à la déclivité de 40 à 50% de sa pente, permettant de les reconnaître immanquablement (d’« Haülawin »).

La renaissance du Clos Saint-Imer

C’est à partir de 1934 qu’Ernest Burn (1906-1994), qui depuis son enfance était intrigué par le secret de ce terroir, fut encouragé à relever le défi, par le maire d’alors et le président du syndicat viticole (qui venait, en 1932, de délimiter les vignes du GOLDERT/ « Côte d’or » dont ce coteau à la longue histoire et situé entre 270 et 350m d’altitude, constituait le sommet –, bien avant les délimitations des lieux-dits Alsace Grands Crus de 1970). Plus de 50 parcelles à acquérir et à défricher, de murs à redresser et de chemins à retracer ; tout un paysage à recréer et à planter de cépages nobles, non pas en terrasses mais selon le sens de la pente offerte au soleil, puis à cultiver patiemment, courageusement, passionnément.
Dans les années 1950, des petits tonneaux sont acheminés à Paris(6) chez « Hédiard », « Lucas Carton » ou encore au « Lutétia » et le début de la mise en bouteilles est encouragé par une clientèle particulière toujours croissante. Son épouse Odile (née Neubert, qui assistait son père à la tête du service comptable des Sources Nessel de Soulzmatt, et dont la famille comptait autant d’enseignants que de théologiens et d’artistes) est son appui indéfectible comme le seront leurs enfants.
En 1968, grâce au dépouillement des archives de la paroisse par Laurent Zind, curé érudit selon la tradition alsacienne, « la notion d’usage locaux, loyaux et constants » étaye l’excellence constatée des crus produits (dont le Gewurztraminer et le Muscat en particulier) et la dénomination « Clos Saint-Imer » redonne tout son éclat aux 5 ha de ce terroir d’exception, leur propriété familiale exclusive, pérennisée par le dépôt de la marque.
En 1989, est bénie la chapelle Saint-Imer, élevée à partir de 1985 en grès rose (et pierres calcaires de la colline à l’intérieur) au cœur du Clos, selon une promesse d’Ernest Burn de construire un sanctuaire en mémoire du saint protecteur, une fois ce vignoble historique reconstitué.
Aujourd’hui, l’œuvre d’une vie d’Ernest Burn se poursuit à travers le plus jeune de ses enfants, Francis, et son épouse Simone (de lignée vigneronne tout aussi ancienne) qui l’a rejoint depuis le décès subit de son frère Joseph, en décembre 2014. La totalité des vins produits est issue des 10 ha de leurs vignes, situées à 70% dans l’aire du lieu-dit Grand cru Goldert dont leur père est reconnu comme le pionnier, avec le CLOS SAINT-IMER pour fleuron et la passion de la qualité en héritage.

  • (1) par analogie, l’emblème sera le Giebel ou pignon à redans figurant sur un document vers 1430 (voir monographie du curé L. Zind, Histoire de la commune et de la paroisse de Gueberschwihr, Alsatia, 1989(1 bis))
  • http://www.adesp-gueberschwihr.alsace
  • (2) qui coule toujours de nos jours sous le clocher roman.
  • (3) devenu le couvent de Saint-Marc à l’occasion de la visite du pape Léon IX en Alsace, en 1051.
  • (4) de l’humaniste Materne Berler, curé de Gueberschwihr au XVIe siècle, notamment.
  • (5) d’une famille de notables (juristes, helléniste, chanoine…), et ancêtre du graveur Richard Brunck de Freundeck (1899-1949)
  • (6) par un courtier en vins ayant des attaches à Gueberschwihr, et créateur de la marque d’épicerie fine Marcel Bur, devenue Eric Bur.